Le cadre élargi d’une vision internationale
En ouverture de séance, Christophe Dehard, président de l’Alliance France Cuir, présentait le comité de six experts ayant succédé à Yves Morin dans l’organisation du forum, et en particulier son directeur éditorial, Grégoire Biasini. Puis l’invité d’honneur de cette édition, l’ancien ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine, a apporté un éclairage essentiel sur les bouleversements du contexte politique mondial et leurs conséquences économiques.
L’expert en politique internationale commençait son allocution en rappelant que la communauté internationale, pourtant couramment évoquée, n’existe pas réellement. Les valeurs universelles, souvent citées par les démocraties, ne sont en fait que « les projections sur le monde d’un Occident égocentriquement prosélyte ». Aujourd’hui, l’Occident ne peut plus imposer ses valeurs. Une grande partie du monde n’adhère pas aux valeurs des Nations Unies.
Hubert Védrine soulignait la tension entre les États-Unis, qui entendent rester leaders mondiaux, et la Chine, qui aspire à devenir numéro un. Plus directement pour la filière cuir, l’ancien ministre citait la question écologique comme le défi majeur auquel le secteur devra faire face ces prochaines années, parlant même de « compte à rebours écologique ».
Face aux investissements massifs de la Chine dans ce domaine et au niveau de préoccupation qui augmente partout, il faut s’attendre à une démultiplication des réglementations et anticiper le plus possible le phénomène d’écologisation, concluait l’ancien chef de la diplomatie. « Il ne faut pas confondre discussion et décision, et c’est sur les décideurs qu’il faut se concentrer. »
L’avenir de la filière cuir
Un « case study » a permis à la société TextileGenesis de présenter ses solutions de traçabilité à grande échelle, avant la reprise des échanges dans l’auditorium de la Maison de la Chimie.
Une première table ronde était consacrée à l’avenir de la filière cuir. Marie Gabriel, responsable cuirs et peaux bruts au sein du groupe français T’Rhéa, spécialisé dans la production et la distribution de viandes de qualité, a alerté sur la baisse des cheptels de toutes races en France depuis plus d’une décennie, les difficultés de renouvellement des générations chez les éleveurs et la baisse de la consommation de viande, en particulier liée à l’inflation de son prix.
Manon Gauthier, directrice de la société de collecte de peaux brutes Les Cuirs de l’Ouest, confirmait ce problème de décapitalisation dans l’élevage en France. Au Brésil, la situation est différente : selon Kim Sena, directeur du développement durable chez JBS Couros, le métier d’éleveur reste attractif et les jeunes générations devraient faire croître le cheptel bovin brésilien.
Les stocks de peaux sont globalement excédentaires « par manque de demande », soulignait Burak Uyguner, propriétaire de l’entreprise familiale Uyguner Deri en Turquie et président de l’International Council of Tanners. Luca Boltri, vice-directeur de la fédération italienne des tanneurs (UNIC), rappelait que 30 à 40 % des peaux brutes produites dans le monde ne sont pas tannées faute de demande.
Jean-Christophe Muller, directeur général des Tanneries Haas, soulignait la nécessité de sécuriser les approvisionnements et de renforcer les actions de communication. Face à la concurrence des autres matériaux, Kim Sena proposait de la contrer avec un discours crédible et accessible autour du cuir, mettant en valeur ses qualités environnementales.
Pour des réglementations européennes plus favorables au cuir
La matinée se terminait avec la présentation d’Edoardo De Paola, secrétaire général de COTANCE, la Confédération des Associations Nationales de Tanneurs et Mégissiers de la Communauté européenne, sur la réglementation européenne en matière de cuir.
La perception du cuir par les fonctionnaires de Bruxelles a été influencée par les mouvements véganes d’Europe du Nord et leur opinion sur l’industrie du cuir, souvent négative. Les réglementations sont donc jusqu’ici plutôt contraignantes.
Il faut par conséquent investir dans la recherche et l’innovation et adopter une approche plus positive pour convaincre la Commission européenne. Il faut, par exemple, faire comprendre, données à l’appui, que l’empreinte environnementale du cuir est moins forte qu’on ne le dit.
Le cuir a été exclu de la réglementation sur la déforestation, mais cela pourrait être reconsidéré lors de la prochaine commission en 2029. Il est également urgent de donner une définition européenne au cuir afin de faire face à la concurrence des matières d’imitation.
Il faut adopter une approche plus positive pour convaincre la Commission européenne.
Le collectif et la durabilité
Entre prise de conscience écologique et durabilité émotionnelle, en passant par la nécessité du travail collectif, la deuxième partie du Sustainable Leather Forum tenait toutes ses promesses de débat animé et enrichissant.
Après une pause déjeuner et une présentation des solutions pour apporter des preuves de traçabilité, de transparence et de conformité par la société Oritain, les interventions reprenaient dans l’auditorium avec l’allocution de Sylvain Lambert, associé responsable des activités développement durable de PwC France et Maghreb, sur l’antagonisme apparent entre développement durable et compétitivité.
L’écologie, un prérequis à la compétitivité
« Le sujet de l’eau est devenu une urgence et, face à la hausse des températures, les assureurs commencent à dire que le monde n’est plus assurable », alertait Sylvain Lambert, expert en accompagnement des investisseurs et des directeurs généraux sur l’intégration de la durabilité dans leurs stratégies et leurs politiques d’investissement.
Pas besoin de réglementations pour comprendre qu’il y a urgence : il faut passer des réglementations au pragmatisme. Les avancées viennent souvent du monde économique et des entreprises.
L’intervenant soulignait aussi les dilemmes qui se présentent, comme celui entre la technologie et ses centres de données énergivores et fortement consommateurs d’eau, et l’agriculture. Les investisseurs doivent accepter que l’adaptation soit le premier pilier de la performance de demain et qu’il faille du temps pour mettre en place les solutions.
Il observait néanmoins une certaine réconciliation du temps long de l’écologie avec le temps court du rendement et de la rentabilité. Les investisseurs sont disposés à augmenter leurs mises dans le développement durable. Il reste beaucoup de travail sur le financement des risques et l’apport de solutions.
Concernant le secteur du cuir, il recommandait toujours plus de transparence et de traçabilité, ainsi que de raconter l’histoire du cuir afin de faire connaître au public sa durabilité intrinsèque. Aux maisons de luxe, il conseillait de veiller à la souveraineté de leurs approvisionnements.
Des modèles pour jouer collectif
La deuxième table ronde de la journée était consacrée aux conditions et aux recettes d’un travail collectif constructif, indispensable aujourd’hui pour surmonter différentes difficultés. Trois exemples positifs étaient d’abord présentés afin d’en tirer des conclusions plus générales.
Thierry Poncet, directeur métiers, développement durable et prospective mode à CTC, a détaillé le projet collaboratif que le centre d’expertise technique mène avec l’Université de Montpellier pour mettre au point un procédé de tannage « metal free » inédit, dans le cadre de la chaire industrielle SICLE.e. « Avec l’agneau, les résultats sont très encourageants, tout comme avec le lézard. Avec le cuir de bovin, nous travaillons encore à optimiser la pénétration de l’agent de tannage. »
Le cuir tanné au silicium pourrait également être détanné afin d’en récupérer le collagène.
Dans une démarche collective, Camila Morandi de la société Global Fashion Agenda présentait le groupe de travail qu’elle a dirigé afin d’optimiser l’utilisation de l’eau dans le bassin de l’Arno, plus précisément dans la région de Santa Croce en Italie. Elle a réuni les utilisateurs d’eau de la région pour sécuriser les ressources et assurer la viabilité de leurs activités.
Angelika Duckenfield, présidente de l’Association pour l’Assurance Qualité des Fabricants de bracelets de montre, expliquait comment elle avait réuni les fabricants de bracelets en cuir autour d’objectifs communs. « Trois années ont été nécessaires pour définir des valeurs communes et une méthodologie partagée. Cette démarche a permis à chacun de mesurer les bénéfices qu’il pouvait en tirer. »
Thierry Poncet présente un procédé de tannage metal free inédit.
Deux autres professionnels partageaient ensuite leur expérience dans d’autres secteurs. Olivier Cotinat, cofondateur du projet MoHo pour l’innovation collaborative, décrivait son quotidien où il rassemble des entreprises, des partenaires publics et des concurrents autour de problématiques communes.
« Personne ne peut prétendre posséder l’intégralité des compétences. Que ce soit pour le climat, la politique ou l’intelligence artificielle, on doit aller vite ; mais il faut aussi éviter de ne penser qu’à court terme. Il faut savoir s’aligner sur des sujets, même entre concurrents, sans tomber dans l’entente : c’est ce qu’on appelle la coopétition. »
Jean-Luc Dunoyer, directeur des projets du Comité Stratégique de la Filière Bois, témoignait de son expérience en équipes pour développer les usages du bois et renforcer la compétitivité de la filière française. « La chaîne de valeur du bois est très diverse ; elle compte six marchés et une vingtaine de syndicats. Les actions de la filière doivent se faire avec le souci de préserver la forêt. »
La filière a récemment monté un projet pour démontrer qu’on peut construire en bois des bâtiments de grande hauteur, de dix à douze étages. La collaboration pour la construction du Village olympique de Paris 2024 a été une belle réussite collégiale.
Une forme de durabilité à prendre en compte
Une pause studieuse était proposée par la société Zerow pour découvrir des solutions de valorisation des déchets de la mode déchets de production et déchets de consommation et leur transformation en nouveaux matériaux.
Une dernière table ronde s’ouvrait ensuite avec la présentation, par Philippe Gilbert, directeur de l’Observatoire Économique de l’Alliance France Cuir, de l’étude « Cuir et RSE : qu’attendent vraiment les consommateurs français ? », qui analyse la perception des consommateurs à l’égard de la responsabilité sociétale des entreprises (RSE) au sein de la filière cuir.
Les résultats de cette enquête, menée auprès de 2 000 personnes, montrent un réel attachement des Français au cuir. Une matière spéciale à leurs yeux, même s’ils manquent souvent d’informations justes la concernant, suscitant des émotions et des sentiments particuliers tels que la confiance (plus de 90 % le jugent solide et durable), la fierté (savoir-faire artisanal), l’optimisme (82 % trouvent la filière responsable et 57 % estiment que le cuir a encore un avenir) ou l’affection (plus de 8 Français sur 10 pensent que le cuir peut renforcer leur attachement à un objet).
Une bonne entrée en matière pour parler de « durabilité émotionnelle », notion imaginée par Andrée-Anne Lemieux, directrice du développement durable à l’Institut Français de la Mode, dans le cadre d’un programme de recherche mené avec un comité scientifique dans plusieurs pays.
« Nous avons identifié 19 critères d’attachement au produit et notre étude confirme que le cuir est un facteur d’attachement », expliquait l’enseignante-chercheuse.
Le cuir est un facteur d’attachement.

Clémentine Colin Richard, administratrice de l’entreprise familiale Richard-Pontvert, marque Paraboot, relatait que certains jeunes clients recherchent le même modèle que celui de leur père ou de leur grand-père. Paraboot ne se renouvelle pas par la création, mais met en avant la matière choisie à l’origine pour résister à différents travaux. La marque a conservé cette notion d’usage.
Le créateur Yasu Michino, fondateur de la marque de maroquinerie Michino Paris, expliquait que le choix de la matière précède le design dans le processus de création d’un modèle, estimant que le cuir a « encore un bel avenir devant lui ».
Aurore Bardey, professeure associée à la Burgundy School of Business, identifiait le cuir comme une matière de convergence, pouvant séduire différents types de consommateurs, avec différentes motivations.
Madame Lemieux concluait ces échanges par le souhait de mesurer la durabilité émotionnelle et de l’intégrer à l’analyse du cycle de vie. Le témoignage d’une collaboratrice de Berluti dans l’assistance, rapportant que le service de réparation récemment mis en place par la maison connaît une activité croissante et attire des clients à fort potentiel, confirmait les propos des débatteurs.

Maud Rascle, directrice générale de CTC, et Christophe Dehard, président de l’Alliance France Cuir, clôturaient la journée, saluant respectivement « l’optimisme sans naïveté des débats et leur ouverture sur d’autres secteurs et l’international » et se félicitant de « l’approche sans tabou des différents échanges et débats ».
Les organisateurs donnent rendez-vous aux plus de 400 participants pour la 9e édition du SLF, le mardi 7 septembre 2027.

